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La loi révolutionnaire des femmes de l’EZLN. Actualité et quotidienneté


CNT Solidarité Ouvrière /1er août 2014   
International - Syndicalisme

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Traduction d’un article paru dans le N° spécial de rojo y negro, journal de la CGT espagnole.

Nous savons que la loi révolutionnaire des femmes de l’EZLN fut adoptée par consensus au sein des rangs de l’EZLN plusieurs mois avant l’émergence politique de ce mouvement (le 10-01-1994). Nous savons par une lettre du Sous-commandant Marcos que les réactions furent multiples et que son acceptation dut être défendue avec acharnement comme un des objectifs centraux de l’EZLN dans sa lutte pour la justice.
Nous savons que la Commandante Ramona et la Commandante Susana passèrent toutes deux plus de quatre mois à parcourir les zones sous contrôle zapatiste. Elles les parcoururent toutes, une par une, et dialoguèrent avec les zapatistes hommes et femmes, collectivement et dans les assemblées communautaires en usage dans les villages de la région. Une fois acceptée dans chaque communauté et village zapatiste, on proposa que la loi soit publiée dans Le Réveil Mexicain, organe d’information de l’EZLN, dans son no 1, paru à Mexico, en décembre 1993.
Je me rappelle la nouveauté que constitua, en ce mois de décembre 1993, le fait de trouver une publication, la première dans un mouvement socialiste révolutionnaire ou une guérilla, qui inclue, lors de sa première apparition publique -sa lettre d’introduction- l’exigence des droits des femmes. A cette époque, c’était une véritable innovation. Il était presque incroyable que cela ait une réalité, tant s’en faut, lorsqu’apparurent les premiers symboles de la présence incontestable de femmes à des postes d’autorité et de direction. C’était une femme, une aînée, qui dirigea la prise de San Cristobal de las Casas, au Chiapas et la Commandante Ramona était au centre des Dialogues pour la Paix qui eurent lieu dans la Cathédrale par la suite.
Depuis, cette loi manifeste ses effets dans les pratiques zapatistes. Si quelque chose a donné au zapatisme sa particularité, sa couleur et sa saveur, c’est bien cette position d’inclusion et de défense des droits des femmes, comme la définit la Loi sur les Femmes.
Qu’est devenue cette loi au cours des vingt années passées ? Comment est-elle vécue aujourd’hui dans le quotidien de l’autonomie zapatiste ?
Pendant les cours de l’Ecole primaire, en août 1993, dans les communautés qui hébergèrent 1 700 invitées, nous écoutâmes et nous constatâmes les possibilités et les progrès, mais aussi les difficultés de la mise en oeuvre de cette loi dans toutes ses dimensions.
Dans chacun des 5 « caracoles » (unités civiles d’autogouvernement), leurs expériences ont émergé, relatées en détail. Quatre livres furent distribués, élaborés par chaque caracol, pour nous présenter leur travail dont le titre général était « La liberté d’après les femmes zapatistes » et répartis ainsi :

  • I. Gouvernement autonome
  • II. Gouvernement autonome
  • III. La participation des femmes au gouvernement autonome
  • IV. Résistance autonome

Dans ces livres, les droits des femmes ont à nouveau la priorité. On pourrait penser que, comme dans d’autres luttes révolutionnaires, le « problème » des femmes reste implicite et/ou marginal. Mais il n’en est pas ainsi. Le zapatisme a défini son identité comme un mouvement politique radical en mettant les femmes au centre de son action et en les faisant devenir visibles. Dans le volume qui leur est consacré (III), on passe en revue les 10 paragraphes de la Loi sur les femmes, comment ils ont été vécus et comment ils sont vécus aujourd’hui. Chaque paragraphe est énuméré et les expériences quotidiennes sont relatées, avec les difficultés (rencontrées) comme les progrès (réalisés).
Avec leur propre voix, les femmes zapatistes et indigènes nous décrivent leurs expériences, leurs priorités, leurs difficultés pour prendre le commandement, leurs désirs de changement. Ces voix sont tout à fait remarquables pour comprendre au fond le processus par lequel les femmes indigènes mayas cheminent, émergent, acceptent et collaborent avec la proposition zapatiste. Ce processus est actuellement la proposition la plus aboutie de construire un autre monde possible, un monde plus juste pour toutes et pour tous et mis concrètement en pratique.
«  Nous ne nous occupons pas seulement de la maison, du repas...nous travaillons avec les compagnons hommes, ensemble ». « Nous avançons peu à peu dans ce travail de l’autonomie et nous encourageons d’autres femmes qui ne veulent pas encore sortir de chez elles... », affirmait une compagne, « jeune » de 17 ans, et maitresse à l’Ecole primaire. Elle démontrait par sa voix, sa force et par la place qu’elle occupait dans cet espace pédagogique, que déjà beaucoup d’entre elles ont avancé au-delà de ce que beaucoup d’entre nous, féministes « extérieures » au zapatisme, avons atteint.
« Comme on le sait, on a fait cette Loi sur les femmes à cause justement de la situation que vivaient les compagnes, c’est pour cela que cette loi fut initiée, parce que, auparavant, elles souffraient assez. Cette loi nous l’avons maintenant sur le papier, nous l’avons en oeuvre dans les cinq « Caracoles ». Ce problème (que nous avons ) n’est pas seulement celui des compagnes, il concerne aussi les compagnons, parce que quand on donne une responsabilité à une compagne, quelquefois les compagnons ne laissent pas sortir leur épouse ou leurs filles, il y a des cas où ils ne leur accordent pas de liberté, c’est pour cela que le problème concerne aussi les hommes ». «  Nous analyserons peu à peu jusqu’où nous, en tant que femmes, nous avons pu appliquer cette loi. » (La liberté d’après les Zapatistes, volume III, page 24, Caracol II, Oventik).


Les dix points de la Loi révolutionnaire sur les femmes :


1 : Les femmes, sans distinction de race, de croyance, de couleur ou de filiation politique ont le droit de participer à la lutte révolutionnaire sur le lieu et avec le grade que leur volonté et leurs capacités déterminent.
• Dans le Caracol II d’Oventik, dans la zone des Hauts du Chiapas : « Nous avons appliqué un peu la loi, pas à 100 pour 100...Les compagnes sont en train de prendre des responsabilités dans l’éducation, dans la santé, comme coordinatrices de zone... » (op. cit., p. 24). « Quand on a fait cette loi, ce n’était pas parce que les femmes voulaient commander...Ou voulaient dominer leur mari ou leur compagnon...Nous ne voulons pas construire quelque chose pour faire la même histoire que nous avons subie...Que les compagnons machistes commandent...Puis les compagnes...Et que maintenant les compagnons soient virés... » ( p. 24).


2 : Les femmes ont le droit de travailler et de recevoir un salaire juste.
• Dans le Caracol III, La Garrucha : « Nous les femmes nous avons le même droit que les hommes de recevoir le même salaire parce que nous avons le même sang...Il n’y a pas ici dans l’organisation de salaires pour les hommes ni pour les femmes... » (p. 40) .
•Dans l’Oventik : « il n’ y a pas de salaire au sein de l’organisation...sauf si la compagne part à la ville... (p. 25)
• Dans le Caracol V, Roberto Barrios : « ...Les femmes qui travaillent en ville méritent de recevoir leur salaire...Ce sont elles qui méritent un salaire juste. » (p. 67)


3 : Les femmes ont le droit de décider du nombre d’enfants qu’elles peuvent avoir et élever.
• Dans le Caracol III, La Garrucha : « En tant que femmes, nous avons le droit de décider comment vivre dans nos foyers et nous avons le droit de décider avec notre conjoint combien d’enfants nous voulons avoir et élever. Nous avons le droit à ce que personne ne nous oblige à avoir plus ou moins d’enfants, que personne ne nous oblige à utiliser un contraceptif si nous n’en voulons pas, nous avons le droit au respect de nos décisions et de nos opinions. Dans notre autonomie, nous voulons qu’on respecte ces droits ; avant, le mauvais gouvernement envoyait beaucoup de mauvaises idées dans nos villages, il disait que les femmes ne valent rien, qu’elles n’ont pas le droit de parler. »
• Dans le Caracol V, Roberto Barrios : « On a vu que c’est mieux quand on discute au sein d’un couple... » (p. 69)


4 : Les femmes ont le droit de participer aux affaires de la communauté et d’avoir des postes de responsabilité si elles sont élues librement et démocratiquement.
• Dans le Caracol II, Oventik : « Ici on peut dire que la Loi est en train de s’appliquer... »
• Dans le Caracol III, La Garrucha : « En tant que femmes nous avons les mêmes droits que les hommes, nous avons le droit de décider quel poste nous pouvons avoir dans la communauté comme agente, comme inspectrice, comme promotrice de santé ou d’hygiène sexuelle et reproductive...ou comme promotrice d’éducation. » (p. 41).
• Dans le Caracol V, Roberto Barrios : « Nous avons vu que cette loi est bien en application dans notre zone... » (p. 71)


5 : Les femmes et leurs enfants ont le droit de s’alimenter.
• Dans le Caracol V, Roberto Barrios : « Sur ce point nous avons vu que quelques communautés ont bien un centre de santé. Là où existe un tel centre, il n’est pas difficile que les femmes aient une bonne santé ...(et puissent) trouver des soins pour leurs enfants. Les femmes se rendent au centre de santé avec les promotrices de santé et c’est là qu’on réalise l’objet de ce point...alors que dans quelques communautés où il n’y a pas de centres, elles se rendent vers d’autres communautés voisines où il y a des maisons de santé. » (p . 71).
« Concernant l’alimentation, nous avons vu que dans notre zone, ce que nous mangeons ne vient pas de loin mais nous, compagnons et compagnes, devons suivre la coutume de nos grands-parents, comme ils vivaient à l’époque, ce qu’ils mangeaient, avec quoi ils s’alimentaient. C’est ce qui s’est vu dans notre zone, alors n’arrêtons pas de semer ce qui est à nous, le chayote, la yoca, la courge et tout ce qui existe dans notre communauté. Si nous ne faisons pas cela, nous allons mourir de faim, c’est de là que vient la dénutrition parce que nous ne mangeons pas ce que nous avons sur place. » (p.71).
• Dans le Caracol III, La Garrucha : « ...nous travaillons dans les champs, nous récoltons notre nourriture naturelle comme le maïs, le haricot, le café et d’autres produits... » (p.41)
• Dans le Caracol II, Oventik : « concernant les femmes qui nourrissent leur bébé ou qui en attendent un, il est important qu’elles s’alimentent bien, et non ce qui arrive quelquefois, qu’elles mangent à la fin, s’il reste à manger, sinon elles ne mangent pas...Nous vîmes que la loi est en train d’arriver un peu à son but. » (p.26)


6 : Les femmes ont droit à l’éducation.
• Dans le Caracol II, Oventik : « Concernant les fillettes, quand elles sont dans leur communauté, (la loi) s’applique mieux lorsqu’elles fréquentent l’école primaire autonome, les EPRAZ (p.26)
• Dans le Caracol III, La Garrucha : « Nous ne voulons plus que cela se passe comme avant lorsque nous étions très exploitées, et que nous n’avions pas une bonne éducation, comme aujourd’hui...en tant que femmes nous continuons aussi à avancer en matière d’éducation. » (p. 42)
• Dans le Caracol V, Roberto Barrios : « Dans notre zone, nous avons parlé de l’époque où les femmes n’allaient pas à l’école, on demanda aux compagnes plus âgées qui dirent ne pas être allées à l’école parce que leurs mères ne l’ont pas demandé à leurs pères. Elles ne sont pas fautives si elles n’ont pas appris à lire et à écrire, et on en est arrivé à penser que leurs mères ne sont pas coupables non plus, on leur a mis dans la tête les idées des capitalistes, comme cette histoire de la femme qui ne vaut rien, car si elle née fille, et bien, elle ne vaut rien. On a vu que les pères de familles ne sont pas coupables, la faute est à cette mauvaise idée qu’on nous met dans la tête ». (p. 72) « Par notre lutte nous avons tout, nous avons l’éducation. » (p.72)


7 : Les femmes ont le droit de choisir leur compagnon et de ne pas être obligées de se marier de force.
• Dans le Caracol V, Roberto Barrios : « Sur ce point, on voit qu’actuellement les compagnes décident avec qui se marier, mais il y a des opinions chez les plus âgées selon qui on doit respecter les coutumes anciennes, parce qu’il y a des maisons où les jeunes filles n’ont pas pu exercer ce droit...il faut l’exercer en pensant à la lutte révolutionnaire. » (p. 72)
• Dans le Caracol III, La Garrucha : « Pour nous les femmes ce n’est plus comme avant, où les parents nous obligeaient à nous marier avec celui qui leur plaisaient à eux... nous avons le droit de décider qui est notre compagnon et avec qui nous voulons nous marier. » (p.42)
• Dans le Caracol II, Oventik : « On sait qu’avant, on ne leur demandait pas leur avis... on les échangeait contre une boisson, contre des animaux, contre de l’argent... maintenant la majorité des parents demandent à leurs filles si elles veulent se marier ou avec qui elles veulent se marier, c’est pour cela que nous disons que sur ce point on a progressé. » (p.27)


8  : Aucune femme ne pourra être battue ou maltraitée physiquement ni par des parents, ni par des étrangers. Les délits de tentative de viol ou de viol seront sévèrement punis.
• Dans le Caracol V, Roberto Barrios : « Il y a des cas qui se produisent encore dans nos communautés car c’est la mauvaise coutume qui est dans la tête (qui est) contaminée, le machisme existe encore. »... « Je suis plus fort et tu dois me respecter », ces paroles existent encore... celles d’entre nous qui ont eu des responsabilités, celles qui ont travaillé un moment, nous comprenons peut-être tous les entretiens que nous avons recueillis ...mais certaines compagnes ne comprennent pas... » (p.73)
• Dans le Caracol IV, Morelia : « Il y a aussi des choses qui ne s’appliquent pas, il y a encore des compagnes qui reçoivent des mauvais traitements,il y a encore de la peur à réclamer les droits. » (p.55)
• Dans le Caracol III , La Garrucha : « Quand nous voyageons, nous rencontrons parfois des accidents, quelquefois les hommes ne se comportent pas bien dans les transports...Ceux des autres organisations se moquent de nous quand nous arrivons à occuper un poste, quand ils entendent que nous avons un poste ils se moquent de nous...ils disent que « ce que nous faisons ne sert à rien. » C’est là qu’est le problème, mais dans ces organisations il y a beaucoup de problèmes de viols, de mauvais traitements, par contre chez nous c’est différent parce que nous expliquons sans cesse la Loi sur les femmes. » (p.42)


9 : les femmes pourront occuper des postes de direction dans l’organisation et détenir des grades dans les forces armées révolutionnaires.
• Dans le Caracol IV , Morelia : « ...Nous avons occupé en tant que femmes, des postes de direction pour des tâches dans les zones situées à l’intérieur de l’autonomie, dans la santé, dans l’éducation, dans la production. Oui, il y a parmi nous des compagnes qui se sont déjà bien tirées d’un travail malgré les obstacles qui se présentent quand on avance, mais nous avons réussi à réaliser notre effort... »(p.55)
• Dans le Caracol V, Roberto Barrios : « Là-bas dans la Zone Nord, on est bien en train de réaliser cela, comme nous l’avons dit, (quoique) nous allons lentement dans la participation. Nous avons des compagnes responsables régionales, des miliciennes aussi participent, cela est bien en train de se faire... » (p.73)
• Dans le Caracol II, Oventik : « ...Ce point, nous disons qu’il est en train de se réaliser car il y a des compagnes intégrées à tous les postes de direction. Il y a des responsables locales, régionales, dans les comités, à tous les postes il y a des compagnes qui occupent différents grades militaires...Elles ont acquis leur droit en fonction de leur volonté et de leurs capacités. » (p.27)


10 : Les femmes auront tous les droits et les obligations indiqués par les lois et les règlements révolutionnaires.
• Dans le Caracol III, La Garrucha : « Nous savons bien dans notre lutte zapatiste, non seulement que nous disons que nous avons le droit mais que dans notre lutte autonome nous avons des obligations pour que cela soit une réalité conforme à nos souhaits dans nos villages, comme nous sommes en tain de le faire dans les villages. »...« En 1994, on apprit qu’il y avait notre Loi sur les femmes, que c’était une bonne chose, et nous y avons participé...avant 1994, les compagnes avaient subi beaucoup d’humiliations, de mauvais traitements, de viols mais cela n’importait pas au gouvernement...De même, les paysans ne tenaient pas grand compte des femmes. Les paysans avaient comme valets les compagnons, les compagnes se levaient très tôt pour travailler et les pauvres femmes continuaient à travailler avec les hommes, il y avait beaucoup d’esclavage ; maintenant nous ne voulons plus cela, c’est ainsi que se manifesta notre participation en tant que compagnes...Ce que nous voulons c’est que notre autonomie fonctionne, nous voulons participer, nous, en tant que femmes, et qu’on ne nous laisse pas derrière ; nous continuerons pour que le mauvais gouvernement voit que nous ne nous laisserons plus exploiter comme il l’a fait avec nos ancêtres. » (p.38)
• Dans le Caracol II, Oventik : « Ce que l’on veut faire c’est comme construire une humanité, ...celle que nous sommes en train d’essayer de changer, c’est un autre monde que l’on veut...ce que nous sommes en train de faire c’est la lutte de tous, hommes et femmes, parce que ce n’est pas une lutte de femmes ni une lutte d’hommes. Quand on veut parler d’une révolution, c’est qu’ils marchent ensemble, cela convient à tous, hommes et femmes, la lutte est ainsi faite. » (p.25)


A travers ces citations, nous avons la trace des progrès atteints à ce jour. Nous pouvons aussi prévoir que ces luttes ne vont pas s’arrêter là. C’est un processus qui continue sans cesse. Voici un témoignage : à l’Ecole primaire, il y avait trois maîtresses et trois maîtres qui nous faisaient les cours et la garderie, il y avait des hommes et des femmes en nombre égal et à responsabilités égales. De plus, il y avait quatre commandants chargés de la réception et de l’organisation pour amener les élèves dans les communautés et il y avait quatre commandantes qui s’adressèrent formellement à l’audience lors de la fermeture de la chaire « Tata Juan Chavez » au nom du commandement de l’EZLN.
Avec ses propositions, la Loi révolutionnaire sur les femmes a fait avancer la « justice de genre » par des chemins insoupçonnés et hors d’atteinte avant l’organisation zapatiste.

Sylvia Marcos