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Le soulèvement populaire de 2014 en Bosnie Herzégovine


International - CNT SO /14 mars 2014   
International

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Sélection et traduction de collaborateurs des Relations Internationales de la CNT Solidarité ouvrière


« Tous ensemble ! » Tout est parti de Tuzla mercredi 5 février, mais le mouvement a vite gagné l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine. Vendredi, Zenica, Sarajevo et Mostar étaient en feu. Dans cette ville, les manifestants ont incendié les sièges du HDZ et du SDA, les deux partis nationalistes. Parmi les manifestants, les divisions ethniques sont en effet oubliées
Les manifestants accusent les autorités locales d’avoir permis la banqueroute de plusieurs entreprises publiques suite à leur privatisation entre 2000 et 2008, laissant de nombreuses personnes sans emploi. […]
Pour la population, les différents partis au pouvoir ne sont pas les seuls responsables. Les syndicats corrompus sont également à blâmer : des syndicats qui ne défendent pas les travailleurs . [1]

Bien entendu les manifestants se sont heurtés à la police, des citoyens ont détruits des biens de l’État (si on peut l’appeler ainsi), ont fait des barrages sur des routes, ont élevé des barricades dans tous les coins, des édifices du gouvernement ont été incendiés, les sirènes rugissaient, des automobiles de l’administration ont été jetées dans la rivière, la fumée sortait dans tous les sens.
Pourquoi appelle-t’on hooligans ceux qui démolissent des bureaux et des institutions de l’État, quand les citoyens éminents ont démoli tout l’État, vendu et volé les biens, jeté les travailleurs dans la rue, détruit la vie de centaines de milliers de gens.
Lorsque les riches pillent les pauvres, c’est du business, et quand les pauvres gens se vengent, c’est de la violence.
Seuls les autistes et Zeljković, le préfet du canton de Sarajevo ont été surpris par ces événements. Les différences sociales sont énormes et insurmontables. La Bosnie Herzégovine est le pays où il existe la classe la plus élevée, composée de politiciens, la classe moyenne qui se sert des fonctionnaires, et tous les autres (y compris les « businessmen ») ont peur du lendemain. [2]

Ces deux témoignages de personnes en contact quotidien avec la réalité n’insistent pas une caractéristique extraordinaire, mais évidente pour eux : l’union des trois ethnies du pays pour dénoncer la corruption de leurs représentants politiques. En dépit des blessures morales de la guerre civile de 1992-1995 entre Bosniaques (nom inventé en Bosnie par les marxistes léninistes de Tito pour désigner les musulmans, appelés comme tels dans les autres républiques dans l’ex Yougoslavie], Croates et Serbes et ses entre 100.000 et 200.000 morts, et presque deux millions de personnes ayant dû abandonner leurs logements.

En ces temps d’hystérie agressive nationaliste (de la Catalogne aux terres tibétaines et ouïgoures), c’est une avancée que les travailleurs ont bien du mal à mettre en pratique (de la France à une foultitude de pays).
L’autre aspect tout aussi révolutionnaire est l’apparition de plénum dans presque toutes les villes importantes de Bosnie Herzégovine. Le plénum apparait et se définit à Tuzla le 13 février 2014, soit une semaine après l’explosion populaire. [3]

- Qu’est qu’un plénum ? L’ensemble de plénum de tous les membres d’un groupe. Il s’agit d’un espace public de discussion, sans restriction et sans hiérarchie entre les participants, où les décisions sont prises. Le plénum a une structure de travail.

- Pourquoi plénum ? Parce qu’il est ouvert à tous. Tout le monde a le droit de vote, tout le monde a le droit de participer. Le plénum est ouvert et ne se compose pas simplement des représentants des autorités et des organisations. Tout le monde a une voix, c’est un espace sans interdit qui appartient à tout le monde.

- Comment fonctionne le plénum ?
Tous ceux qui souhaitent y participer. Une personne dispose d’une voix. On respecte l’ordre du dialogue

- Qui peut participer à l’assemblée plénière et qui peut y prendre des décisions ?
Toute personne qui se sent obligé, ou qui ressent le besoin d’y participer, et il peut le faire sans entrave, en plus de respecter les règles de conduite que les participants établissent au début de la réunion. Les décisions sont prises lors de la séance plénière avec tous les participants sur le principe de la décision de la majorité, les participants votent pour ou contre. […] on suppose que les participants ont connaissance des sujets à aborder avec la date de la réunion. Si ce n’est pas le cas les modérateurs au début de chaque réunion récapitulent les conclusions de la séance précédente et l’ordre du jour, avec une brève explication.

- Qui dirige le plénum ? Le plénum n’a pas de leader, des modérateurs sont là pour cadrer la discussion et déterminer combien de temps on donne aux intervenant en l’annonçant par haut-parleurs, et qui est dans l’ordre du jour. Les modérateurs ont le droit de mettre en garde les participants que la discussion porte sur les principaux thèmes et de revenir à la question initiale. Ceci est fait pour gagner du temps. Le plénum a des responsables comme les porte-parole, des représentants et des délégations. S’il y a un besoin de quelqu’un à se présenter en public pour une déclaration, entrevue ou autre chose, les gens peuvent se nommer, avec le consentement des autres parties , ou de proposer un plénum. Les modérateurs pour la réunion suivante sont choisis à la fin de chaque réunion.
- Comment les décisions sont prises au plénum ? En votant pour ou contre, avec la décision de prendre comme base la majorité. S’il n’y a pas consensus, c’est à dire si le nombre de voix pour et contre est égal, les participants ont tendance à trouver un compromis qui satisfera tous complètement, mais apportera la meilleure solution possible dans une situation donnée pour une question donnée. C’est un avantage énorme que de voter sans abstentions, parce que la décision existera toujours, et ne disparaîtra pas dans la discussion comme c’est souvent le cas dans un régime parlementaire de la prise de décision. [4]

On remarque que cette organisation des réunions, en comparaison avec celle que nous suivons nous les non Bosniens [5], est tout à fait confuse (!!). Son origine est très marquée, ce que les journalistes ignorent ou passent sous silence.

Dans Le Monde du 17 février un article résume les événements et note qu’ils s’inspirent des agitations universitaires avec des plénums, à Zagreb en 2009. L’auteur n’indique pas qu’il existe une brochure de 2009 qui décrit longuement le processus de la lutte bloquant des facultés et s’organisant autour de la conception de « plénum ». [6]
Le blocus se basait sur ”les trois principaux organes du contrôle étudiant de la Faculté, le plénum, les groupes de travail et la sécurité. […] les membres de la sécurité gardent la faculté et ses biens. L’appartenance au groupe de sécurité est volontaire et rotative. »
Le plénum est l’organe central de prise de décisions à l’université sous le contrôle des étudiants. Toutes les décisions sont prises par démocratie directe, y compris sur la poursuite ou l’interruption du contrôle de la faculté. Le plénum est l’ensemble de tous les étudiants intéressés et les autres citoyens (le plénum est de la faculté de philosophie était ouvert à tous et pas seulement aux étudiants, contrairement à certains autres plénum en Croatie) le plénum prend une décision à différents niveaux, selon les circonstances). Tous ont le droit de parler et chacun a doit à une voix. Toutes les décisions sont prises à la majorité des votants. Le plénum est à chaque fois organisé par deux modérateurs différents qui sont choisis à la fin de chaque plénum. Durant le blocus, le plénum s’est réuni tous les jours, et en dehors du temps du blocus, généralement une fois par semaine (plus fréquemment si c’était nécessaire). […]
Il n’y a pas de membres du plénum, mais seulement des participants au plénum. En dehors de cette présence pour des discussions et des prises de décisions, le plénum n’existe pas. Ce n’est pas un organe officiel comme un parlement avec son édifice et ses membres. Le plénum ne constitue pas un collectif, c’est le collectif qui constitue le plénum.

On voit donc que le sens de « plénum » est celui d’assemblée générale.
Les groupes de travail concernaient : -Les moyens techniques du plénum : la sécurité quotidienne et les modérateurs du plénum suivant. -Les médias : stratégie à avoir, communiqués. La liaisons avec d’autres facultés, pour des mini actions. -L’organisation d’action pour défendre la gratuité de l’enseignement (performances, expositions, etc.). […] -La période après le blocus, avec l’élargissement de la démocratie directe… une pétition pour la gratuité de l’enseignement signée par environ 100.000 personés.
De nombreux problème liés à tout plénum étaient envisagés : pour une action directe qui, de par son caractère technique, n’a pas été (par manque de temps) décidée par le plénum, il faut préparer le terrain afin que chaque membre sache ou s’attende à ce type d’action, selon le climat du moment.
Le déroulement du plénum était très détaillé. Il y a le technicien qui prépare les micros, la sono, etc. Les deux modérateurs que organisent le plénum, lisent l’ordre du jour, modèrent la discussion, résument les conclusions des interventions, coordonnent la formulation des questions pour le vote. Le preneur (preneuse) de notes, qui sont ensuite projetées sur un écran afin qu’elles visibles pour tous les participants au plénum. Après le plénum, il écrit le compte-rendu qui est posté sur le site et est disponible pour tous ceux qui ont ou n’ont pas été au plénum. Le preneur de note mesure les interventions et après 30 minutes le modérateur peut interrompre la discussion et demander au plénum s’il désire la prolonger. Le preneur de note prépare le matériel pour le plénum (document vidéo, photos, etc.). Pour un plénum de plus de 200 personnes, il est préférable qu’il y ait deux preneurs de notes.

À la fin de la brochure, on trouve un bref chapitre sur la Conception de la démocratie.
Après ce que nous avons évoqué, il faut poser la question de la nature de la démocratie dans laquelle évidemment les élites politiques travaillent contre les intérêts de la majorité. Comme on l’a dit, un minimum d’institution définit les intérêts de la majorité, historiquement élaborés par les droits sociaux. S’attaquer à eux représente indubitablement une décision antidémocratique. Il va s’en dire que nous comprenons vraiment la démocratie comme la règle de la majorité dans l’intérêt du bien commun, et non pas comme un rituel vide d’élections entre des représentants des élites politiques qui ne se différencient que par les noms des partis pour lesquels ils sont candidats.

Pour le moment, nous ignorons comment cet exposé a été repris si fidèlement en Bosnie Herzégovine. Les sites anarchistes en serbo-croates sont peu nombreux et ne donnent pratiquement aucune information sur les plénums bosniens.




[1Eléonore Loué-Feichter et Andrea de Noni, 08.02.14, (http://balkans.courriers.info)

[2L’écrivain et cinéaste Selvedin Avdić, interrogé par un journaliste le 7 février 2014, [http://zurnal.ba/novost/17814/game-over-sta-nam-se-to-desava-u-10- tacaka%20Show%20message%20history].

[3« À bas le nationalisme, vive la Bosnie-Herzégovine citoyenne » : le panneau, rédigé dans les deux alphabets en usage dans le pays, le cyrillique et le latin, flottait au-dessus de la foule massée mardi devant le parlement de Sarajevo. Plus de 10.000 personnes étaient au rendez-vous : des agriculteurs ou des employés dont le salaire n’est pas payé depuis des mois sont venus, en cortège, grossir la foule. Solidaires, les taxis de Sarajevo ont bloqué le trafic durant plusieurs heures. [...] C’est la première fois depuis la fin de la guerre en 1995 qu’un mouvement commun rassemble ainsi tous les citoyens de Bosnie-Herzégovine. « Bosnie-Herzégovine : Une première depuis 1995 : un mouvement réunissant tous les citoyens et citoyennes » Jean-Arnault Dérens, 12.06.13, Le Temps, 13.06.13.

[5Le nom officiel des habitants est Bosniens. Les bosniaques sont les musulmans majoritaires (et les plus instruits).

[6Cette brochure Blokadna kuharica ili kako je izgledala blokada Filozofskog fakulteta ... [La cuisinière enfermée ou bien comment s’est déroulé le blocus de la Faculté de Philosophie] est sortie la même année que les événements. On la trouve sur internet. Le texte est des « Étudiants de philosophie de la faculté de Zagreb » publié par le « Centre d’études anarchistes », dans la collection Francisco Ferrer, à 1.000 exemplaires (http://www.blockadedocumentary.net/materijali/blokadna_kuharica.pdf).