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Projection du film, "Entrée du personnel", de Manuela Frésil, le 5 avril 2014


CNT Solidarité Ouvrière /6 mars 2014   
Culture - une

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On a l’habitude de séparer l’art et la vie. D’un côté les artistes, de l’autre les gens « ordinaires. » D’un côté les poètes, les peintres, les musiciens, les cinéastes, les comédiens, les sculpteurs, de l’autre les ouvriers, les employés, les chômeurs.

On a l’habitude de séparer le normal du pathologique. D’un côté les gens « normaux », de l’autre les « fous ». Les « pas normaux. »

Et si tout cela n’était que convention ? Du commode, du prêt-à-penser ?

Et si le « normal » était parfois « pathogène » ? Et si le « pathogène » prenait des allures de « normal » ? Le psychiatre et psychanalyste Jean Oury a créé le mot fort évocateur de « normopathie » pour désigner le caractère bien souvent pathogène que peut présenter la normalité.

A cet égard, on ne peut que saluer le très beau film qu’a réalisé Manuela Frésil, Entrée du personnel. Car elle a su réaliser une véritable œuvre d’art en filmant le travail. Un travail quotidien, « normal. » Mais un travail particulièrement dur et ingrat : celui des ouvriers d’abattoir.
D’un quotidien terrible, destructeur, elle a su rendre compte par le biais de l’art cinématographique.

Mais qu’on n’aille pas croire qu’elle a fait « joli. » Nul esthétisme complaisant dans le regard qu’elle porte sur ces travailleurs laminés, éreintés par un travail abrutissant. Non, l’art de la cinéaste consiste à faire entendre l’inouï, à faire voir l’invisible.

Pendant sept ans, Manuela Frésil a filmé et enregistré des ouvriers dans des abattoirs industriels de l’ouest de la France. Pour pouvoir pénétrer dans ces lieux de travail soigneusement tenus à l’écart des regards du public, elle a dû ruser et en même temps garantir à ces ouvriers l’anonymat pour ne pas mettre leur emploi en danger.

Elle a filmé les cadences hallucinantes de la découpe, l’univers dément de ces chairs animales tailladées, de ces tendons sectionnés, de ces viscères mises à nu. Et montré comment ces ouvriers et ces ouvrières souffraient de douleurs terribles dans leurs propres articulations, bien souvent aux endroits qu’ils sectionnaient eux-mêmes sur les volailles ou les carcasses de bœufs.

Bien loin d’un reportage filmé, d’un simple documentaire de dénonciation, Manuela Frésil a travaillé en orfèvre au sertissage de la parole et de l’image. Des comédiens invisibles lisent les paroles que les ouvriers ont prononcé lors des enregistrements sans que jamais ces textes se rapportent directement aux images montrées à l’écran. Car ces ouvriers et ces ouvrières décrivaient tous le même cauchemar, quelle que soit l’usine, quel que soit l’atelier.

Les ouvriers qui apparaissent dans le film travaillent encore sous le régime du taylorisme, de l’ « organisation scientifique du travail » où l’homme n’est qu’un prolongement de la machine, simple maillon de la chaîne de production et donc soumis aux mêmes contraintes de minutage et d’efficacité.

Peu importe que des cadences effroyables entraînent systématiquement ce que l’on épingle désormais du nom de « troubles musculo-squelettiques. » Peu importe que ces hommes et ces femmes emmènent avec eux, chez eux, l’abrutissement de la non vie. Peu importe que le monstre Usine broie leurs rêves et leurs désirs. Seul importe le profit du capital investi.

Au-delà de la description terrifiante d’un univers concentrationnaire où s’engloutit toute humanité, c’est, en creux, un appel à une autre vie que suscite la vision de ce chef d’œuvre bouleversant qu’est Entrée du personnel.

Tout d’abord, on est frappé par la toute puissance du patronat dans ces usines, par l’absence de résistance de ces ouvriers. Puis, très rapidement, les questions se pressent en foule : faut-il vraiment massacrer autant d’animaux pour que vivent les hommes ? Et les découper ensuite comme autant de morceaux de sucre ? Et que reste-t-il de la vie des hommes et des femmes après vingt ans, trente ans passés dans ces abattoirs où ce ne sont pas seulement les animaux qu’on égorge ? Sommes-nous réellement condamnés à de telles existences ? D’autres façons de travailler, de se nourrir, de vivre seraient-elles envisageables ?

Ce sont, par défaut, toutes les interrogations que ce film terrible et magnifique charrie avec lui.

Le 5 avril, à 14h, à la librairie l’Émancipation, 8, impasse Crozatier, à Paris, les syndiqués de la CNT Solidarité Ouvrière et d’autres organisations syndicales et révolutionnaires en discuteront en présence de la réalisatrice.